Avenir du travail
Une ressource sélectionnée de recherches récentes sur les tendances qui façonnent le marché du travail au Canada.
Les restrictions à l’immigration sont souvent présentées comme un moyen de protéger les emplois locaux. Et si elles produisaient l’effet inverse?
Dans la Silicon Valley, 56 % des personnes travaillant en science, technologie, ingénierie et mathématiques (STIM) et 70 % des spécialistes en génie logiciel sont nées à l’étranger, ce qui illustre la forte dépendance du secteur technologique envers les talents internationaux. Une vaste étude portant sur les sociétés multinationales établies aux États-Unis entre 1994 et 2014 révèle une conséquence inattendue des restrictions liées au visa H-1B : lorsque les entreprises ne peuvent pas embaucher de travailleurs qualifiés à l’intérieur du pays, elles réagissent en augmentant leurs effectifs dans leurs bureaux à l’étranger. Ce déplacement est d’une telle ampleur qu’il remet en question l’efficacité même des restrictions censées protéger les emplois nationaux.
Les visas H-1B permettent aux employeurs d’embaucher des travailleurs étrangers hautement qualifiés pour des postes spécialisés – généralement dans les domaines de la technologie, de l’ingénierie ou des sciences – lorsqu’ils ne trouvent pas de candidats américains possédant les compétences requises. Ces visas sont temporaires (valables habituellement jusqu’à six ans) et soumis à un plafond annuel.
Chocs politiques et méthode d’analyse
L’étude se penche sur deux bouleversements majeurs touchant l’immigration de travailleurs qualifiés. D’abord, le plafond des visas H-1B a été réduit de 70 % lors de l’exercice 2004, passant d’un maximum de 195 000 visas en 1998-2000 à 65 000, auxquels se sont ajoutés 20 000 permis destinés aux titulaires de diplômes d’études supérieures. Puis, en 2007 et 2008, le nombre de demandes présentées par les entreprises a été si élevé qu’un tirage au sort a dû être instauré pour en attribuer les permis. Cette procédure a créé une expérience naturelle : par pur hasard, certaines entreprises ont pu embaucher les travailleurs souhaités, tandis que d’autres non.
Ces deux changements de politique ont eu des effets immédiats et mesurables. L’étude a suivi 2 263 multinationales américaines dans 48 pays, en reliant des données détaillées de demandes de visa aux informations sur l’emploi dans leurs filiales à l’étranger. L’ensemble de données comprend plus de 6,4 millions de demandes d’attestation de conformité au travail (2001-2016) et 3,3 millions de demandes de visa pour les exercices 2004 à 2014.
Bien que l’ensemble de données couvre la période de 1994 à 2014, les dynamiques qu’il met en lumière – la façon dont les restrictions à l’immigration qualifiée redéfinissent le recrutement à l’échelle mondiale – demeurent d’actualité, alors que les plafonds imposés aux visas H-1B et la pénurie de talents continuent de poser problème aux employeurs américains.
Effet de substitution : des chiffres révélateurs
Pour chaque refus de visa H-1B, une société multinationale embauchait en moyenne 0,42 employé à l’étranger, soit une substitution partielle qui, à grande échelle, représente un déplacement considérable. En se fondant sur la taille moyenne d’une filiale étrangère – environ 1 150 employés en 2001 –, ce ratio correspond à 35 à 90 employés supplémentaires par filiale, une hausse significative attribuable aux restrictions sur les visas.
Mais cette moyenne masque des écarts considérables. Les entreprises les plus expérimentées à l’international – celles présentes dans au moins 15 pays (soit le 90e centile en matière de multinationalité) – ont embauché 0,93 travailleur à l’étranger pour chaque visa refusé. Autrement dit, elles ont pratiqué une substitution presque équivalente à un pour un, ce qui montre qu’elles n’étaient pratiquement pas freinées par la politique : elles se contentaient de déplacer le travail et les travailleurs ailleurs.
À l’inverse, les entreprises ayant moins d’expérience internationale ont eu du mal à trouver des solutions de rechange. Leur taux de substitution était beaucoup plus faible, ce qui laisse croire que les restrictions à l’immigration ont réellement freiné leur accès aux talents et leur potentiel de croissance. Ces sociétés ne disposaient pas des capacités, de l’infrastructure ni de l’expérience de gestion nécessaires pour établir ou élargir rapidement leurs activités à l’étranger en réponse aux refus de visa.
Où sont allés les emplois?
La répartition géographique de la délocalisation est particulièrement révélatrice. L’expansion s’est concentrée dans trois pays : la Chine, l’Inde et le Canada. Cette tendance met en évidence deux approches distinctes adoptées par les entreprises pour accéder à des talents mondiaux lorsque l’immigration nationale est restreinte.
La concentration observée en Chine et en Inde – qui représentent à elles deux 85 % des demandes de visa H-1B – traduit un accès direct à un important réservoir de talents. Ces deux pays comptent de vastes populations de travailleurs qualifiés dans les domaines des STIM. Selon les données citées dans l’étude, 10 % des diplômes universitaires en sciences et en ingénierie dans le monde sont décernés à des étudiants américains, contre 25 % à des étudiants indiens, 22 % à des étudiants chinois et 12 % à des étudiants de l’Union européenne.
Le Canada illustre une stratégie différente. Grâce à sa proximité géographique et à des politiques d’immigration moins restrictives que celles des États-Unis, il est devenu un lieu attrayant pour les entreprises souhaitant embaucher les mêmes travailleurs internationaux qu’elles visaient pour leurs postes américains. Plutôt que d’engager des Canadiens aux États-Unis, ces entreprises pouvaient ouvrir des bureaux au Canada et y employer des travailleurs étrangers hautement qualifiés, profitant d’un régime de visas plus souple. Pour le Canada, ce déplacement met en évidence la manière dont une politique d’immigration ouverte peut attirer des investissements et des emplois hautement qualifiés qui, autrement, auraient été créés aux États-Unis.
Ces trois pays ont absorbé une grande partie de la croissance immédiate de l’emploi à l’étranger. Toutefois, la recherche montre que le Canada, l’Inde et la Chine n’ont pas été les seuls à bénéficier de ces transferts. Même en les excluant de l’analyse, la corrélation entre les restrictions de visas et la croissance de l’emploi à l’étranger demeure forte et statistiquement significative, preuve que les entreprises ont élargi leurs activités à l’international bien au-delà de ces trois pays.
La R-D en tête, mais un effet d’entraînement sur l’ensemble des emplois
Si les postes en recherche et développement (R-D) ont été les plus touchés par les restrictions de visas, la délocalisation s’est étendue bien au-delà de ce domaine. Les données montrent que l’emploi, tant en R-D qu’en dehors de ce secteur, a augmenté dans les filiales étrangères existantes – qui ont embauché davantage de personnel – ainsi qu’à travers la création de nouveaux bureaux dans d’autres pays.
Cet effet plus large s’explique par la complémentarité entre les activités de recherche-développement et de production : lorsque les entreprises déplacent leurs capacités de recherche à l’étranger, la production suit souvent. Le passage d’un concept à un produit commercialisable exige une collaboration constante et un transfert de connaissances continus entre le personnel de la R-D et celui de la production. Séparer ces fonctions géographiquement peut s’avérer coûteux et inefficace.
Rappelons que les entreprises multinationales américaines réalisent 85 % de leurs activités de recherche-développement à l’intérieur du pays. Lorsque leur capacité d’embauche de talents spécialisés est limitée, elles ne perdent pas seulement en capacité d’innovation : elles la déplacent ailleurs. Ces résultats montrent que même de légères modifications aux politiques d’immigration peuvent transformer la géographie mondiale de l’innovation.
L’étude a révélé que les entreprises dont la dépendance aux visas H-1B dépassait la moyenne d’un point de pourcentage ont connu une hausse de l’emploi dans leurs filiales étrangères de 3 à 8 % supérieure à celle des entreprises types. L’effet sur l’emploi en recherche-développement était particulièrement marqué durant les années d’enquête de référence : les entreprises fortement dépendantes des visas H-1B ont enregistré une augmentation de 27 % plus élevée de leur emploi en R-D à l’étranger que les entreprises moins dépendantes, à la suite du changement de politique.
Pourquoi certaines entreprises s’adaptent mieux
L’étude révèle que la capacité d’adaptation des entreprises aux restrictions d’immigration dépend largement de leurs atouts organisationnels. L’expérience internationale antérieure constitue un facteur déterminant : elle distingue les entreprises capables de délocaliser efficacement leurs activités lorsque les visas H-1B se font plus rares.
Les sociétés les plus présentes à l’échelle mondiale avaient déjà investi dans les coûts fixes liés à l’établissement de filiales étrangères. Elles avaient acquis des capacités de gestion transfrontalière, de transfert de connaissances et d’adaptation à des cadres réglementaires variés. Ainsi, lorsque les restrictions de visas sont entrées en vigueur, ces entreprises ont pu accroître rapidement leurs opérations existantes ou ouvrir de nouveaux bureaux à l’étranger à des coûts marginaux relativement faibles.
L’étude révèle également que les entreprises disposant d’une plus grande expérience internationale étaient plus susceptibles d’ouvrir des filiales dans de nouveaux pays en réaction aux restrictions de visas. En 2013, les entreprises fortement dépendantes des visas H-1B étaient 5 % plus susceptibles d’établir une nouvelle filiale et 10 % plus susceptibles de lancer des activités de R-D dans un nouveau pays que celles qui l’étaient moins.
À l’inverse, les entreprises moins internationalisées se heurtaient à des obstacles beaucoup plus importants. Sans infrastructure existante à l’étranger, elles devaient composer avec des systèmes réglementaires inconnus, établir des chaînes d’approvisionnement, recruter des gestionnaires locaux et mettre en place des mécanismes de coordination à partir de zéro. Ces coûts fixes élevés rendaient la délocalisation plus risquée et plus coûteuse.
Cette divergence suggère que les restrictions en matière de visas pourraient, sans le vouloir, accélérer la concentration du travail qualifié au sein des grandes entreprises mondiales, tout en désavantageant les plus petites ou les moins internationalisées, qui n’ont pas les ressources nécessaires pour s’implanter facilement à l’étranger.
Conséquences à long terme pour l’innovation et la concurrence
Le transfert de talents hautement qualifiés à l’étranger a des effets qui vont bien au-delà des statistiques de l’emploi. Les retombées d’innovation générées par ces chercheuses, chercheurs et ingénieures ou ingénieurs profitent alors à d’autres pays.
Les retombées de l’innovation demeurent fortement localisées : les brevets citent plus fréquemment d’autres brevets déposés à proximité que ceux provenant de régions éloignées. Le transfert de connaissances repose sur les interactions directes, la mobilité du travail au sein des régions et les réseaux professionnels partagés. Lorsqu’une entreprise emploie un travailleur qualifié dans un établissement de Bangalore ou de Toronto plutôt qu’à la Silicon Valley, les innovations et les retombées de savoir qui en résultent profitent alors à l’écosystème d’innovation local.
À long terme, ce déplacement géographique du travail du savoir pourrait éroder la capacité d’innovation des États-Unis par rapport aux pays qui maintiennent des politiques d’immigration plus ouvertes ou qui accueillent les activités de R-D délocalisées. L’étude souligne d’ailleurs que les immigrants ne sont pas toujours aussi innovants hors des États-Unis, ce qui laisse entendre que les politiques restrictives relatives aux visas H-1B pourraient réduire non seulement le lieu où l’innovation se produit, mais aussi son ampleur globale.
Incidences sur les politiques publiques et effets inattendus
Les résultats soulèvent un véritable défi pour les responsables politiques : les restrictions à l’immigration conçues pour protéger les emplois nationaux peuvent, en réalité, accélérer leur délocalisation. Ce type de politique crée un désavantage concurrentiel pour les entreprises américaines par rapport à leurs rivales étrangères, tout en renforçant les écosystèmes d’innovation d’autres pays.
L’étude montre aussi que les entreprises considèrent la main-d’œuvre qualifiée comme une ressource mondiale. Lorsque des contraintes artificielles les empêchent d’accéder aux talents dans leur propre pays, elles exploitent leur présence internationale pour contourner les restrictions. La politique influe ainsi davantage sur l’emplacement des emplois que sur leur existence même.
Pour les entreprises nationales moins intégrées aux marchés mondiaux, les conséquences sont plus complexes. Ces sociétés subissent réellement les effets des restrictions de visas, mais ne disposent pas des moyens nécessaires pour délocaliser aisément. Elles risquent donc d’avoir du mal à rivaliser avec des concurrentes plus internationalisées, capables d’accéder aux bassins mondiaux de talents par l’intermédiaire de leurs filiales étrangères.
Enfin, la recherche souligne comment les réactions des entreprises face aux politiques gouvernementales peuvent produire des effets qui contournent les intentions des décideurs. Les plafonds imposés aux visas, censés préserver les emplois américains, peuvent en fin de compte entraîner leur exportation, en même temps que les recettes fiscales, les retombées d’innovation et l’activité économique qui les accompagnent.
L’avenir du travail dans un marché mondial des talents
Cette recherche met en lumière une réalité fondamentale du travail contemporain : le marché des talents qualifiés est mondial. Les technologies permettent la collaboration au-delà des frontières. Les universités forment des étudiantes et étudiants talentueux partout dans le monde. Les entreprises rivalisent à l’échelle internationale pour attirer les meilleurs talents en ingénierie, recherche et innovation.
En d’autres termes, les politiques d’immigration sont nationales, mais la concurrence pour les talents est mondiale. Les politiques restrictives n’empêchent pas les entreprises d’accéder à la main-d’œuvre internationale : elles font simplement en sorte que les emplois et l’activité économique liés à ces talents se développent ailleurs.
Pour les travailleurs et travailleuses, cette étude souligne que la sécurité d’emploi dépend non seulement des conditions du marché du travail national, mais aussi de la capacité des employeurs à déplacer leurs activités à l’échelle mondiale. Pour les entreprises, elle montre que les capacités organisationnelles – notamment l’expérience internationale et l’infrastructure – procurent une souplesse stratégique face aux contraintes imposées par les politiques publiques. Pour les pays, elle révèle que la politique d’immigration influence non seulement les marchés du travail intérieurs, mais aussi la compétitivité nationale dans une économie mondialisée. Et pour le Canada, les résultats illustrent comment les différences de politique d’immigration peuvent déterminer où s’installent les talents mondiaux – et l’innovation qu’ils portent.
Enfin, l’étude montre que les entreprises multinationales peuvent contourner certaines contraintes institutionnelles artificielles grâce à des stratégies d’adaptation – dont l’efficacité dépend toutefois de leurs propres capacités organisationnelles. Comprendre ces dynamiques s’avère essentiel alors que de nombreux gouvernements réévaluent actuellement leurs politiques d’immigration.