Avenir du travail
Une ressource sélectionnée de recherches récentes sur les tendances qui façonnent le marché du travail au Canada.
Face aux transformations des milieux de travail induites par l’intelligence artificielle, la robotique et Internet, les systèmes de classification des compétences doivent évoluer. Cette étude recourt à des techniques de fouille de textes pour évaluer dans quelle mesure la classification européenne des compétences, qualifications et professions (ESCO) rend compte des compétences émergentes associées aux technologies de l’Industrie 4.0.
À l’aide de la reconnaissance d’entités nommées (une technique de traitement automatique du langage naturel qui permet de repérer notamment les noms de personnes, d’organisations et de lieux), les chercheuses et chercheurs ont analysé 13 712 articles scientifiques sur l’Industrie 4.0 et identifié 752 technologies distinctes. Ils ont ensuite comparé cette liste à deux versions d’ESCO (versions 1.0 et 1.1) afin d’en mesurer le degré de concordance. Parmi les 80 technologies les plus fréquemment citées dans la littérature scientifique, 70 % figuraient déjà dans l’une ou l’autre des deux versions d’ESCO, ce qui indique une concordance globalement satisfaisante.
Les technologies ajoutées dans la version 1.1 d’ESCO présentaient les plus forts taux de croissance dans les publications scientifiques (soit une hausse relative de 89,3 %), ce qui témoigne de la capacité du système de classification ESCO à évoluer pour rendre compte des tendances technologiques émergentes.
Cependant, l’analyse a mis en évidence des lacunes importantes :
- Certains piliers de l’Industrie 4.0, comme les systèmes cyber-physiques, les jumeaux numériques et les systèmes d’exécution de la fabrication, étaient totalement absents d’ESCO.
- La classification ne comprenait pas de terminologie liée à la robotique (robots collaboratifs, modèles multiagents) ni à certaines technologies de réseau (réseaux sans fil, identification par radiofréquence, Bluetooth).
Ces lacunes sont importantes, car elles pourraient limiter l’utilité d’ESCO pour les travailleuses et travailleurs ainsi que pour les employeurs qui doivent composer avec la transformation numérique.
Ces travaux sont directement pertinents pour la façon dont le Canada classe les professions. La Classification nationale des professions (CNP), tenue à jour conjointement par Statistique Canada et Emploi et Développement social Canada, remplit une fonction comparable à celle d’ESCO. La CNP a fait l’objet d’une révision structurelle en 2021, avec l’introduction de la catégorisation selon la formation, les études, l’expérience et les responsabilités (FEER), qui a remplacé l’ancien système fondé sur les niveaux de compétence. Statistique Canada a aussi mis au point le Système d’information sur les professions et les compétences (SIPeC), qui associe les compétences aux professions au moyen d’une taxonomie des compétences et des aptitudes.
La méthodologie de fouille de textes présentée dans cette étude pourrait être appliquée pour vérifier si les systèmes de classification canadiens rendent adéquatement compte des technologies émergentes. Étant donné qu’environ 60 % des travailleuses et travailleurs au Canada occupent des emplois susceptibles d’être touchés par des transformations liées à l’intelligence artificielle, il devient de plus en plus urgent de s’assurer que les cadres de compétences reflètent fidèlement les exigences de l’Industrie 4.0. La Classification nationale des professions fait actuellement l’objet de révisions en vue de sa version de 2026. Des consultations publiques, clôturées en novembre 2024, ont permis de recueillir des commentaires sur les ajustements nécessaires pour tenir compte de l’évolution des professions.
L’étude soulève également des enjeux importants liés au niveau de granularité des classifications de compétences. Les chercheuses et chercheurs ont constaté qu’ESCO intégrait des appellations commerciales précises (comme Android et iOS), tout en omettant des catégories technologiques plus générales. Cette incohérence pose des défis tant sur le plan de l’exhaustivité que de l’utilisabilité.
Pour les responsables des politiques publiques et de la planification de la main-d’œuvre au Canada, ces résultats indiquent que l’analyse automatisée de la littérature scientifique et technique pourrait fournir des signaux utiles sur l’émergence de nouveaux besoins en compétences, en complément des méthodes plus traditionnelles comme les enquêtes auprès des employeurs et les groupes d’experts.