Cap sur l’avenir du travail : l’approche du CIMT face aux effets de l’IA sur l’IMT
Auteur
Ken Chatoor, Directeur de la recherche et de la prospective stratégique, Conseil de l'information sur le marche du travail
Un moment charnière pour le marché du travail – et pour les données qui nous servent à l’interpréter
L’intelligence artificielle (IA) se profile de plus en plus dans la vie, les préoccupations et l’imaginaire des Canadiennes et des Canadiens. Cette réalité est particulièrement tangible au sein de la population active, dont une part croissante exprime de l’incertitude quant à son avenir professionnel. À une époque marquée par des changements simultanés et rapides, l’information à laquelle nous nous fions pour comprendre le monde se transforme elle aussi à vive allure. La convergence de ces transformations brouille les repères et érode la confiance envers l’information qui nous aide à interpréter la réalité. D’où l’importance d’ancrer notre compréhension des défis à venir et de garder le cap.
Au CIMT, nous considérons que l’incidence de l’IA est multidirectionnelle : le marché du travail évolue sous l’effet de l’automatisation de certaines compétences, de l’émergence de nouvelles compétences et de l’évolution des valeurs chez les travailleuses, les travailleurs et les employeurs. Les façons de recueillir, de traiter, d’analyser, d’interpréter et de communiquer l’information sur le marché du travail ont elles aussi changé. Reste enfin une question essentielle : recueillons-nous et analysons-nous l’information la plus pertinente pour comprendre la conjoncture, y compris celle qui pourrait révéler des effets de l’IA encore hors de notre champ d’anticipation? Une grande part du discours collectif sur les effets de l’IA sur le marché du travail s’appuie sur des indicateurs macroéconomiques traditionnels. Il est aujourd’hui nécessaire de mesurer et de suivre les effets concrets, centrés sur l’humain, de l’IA sur les travailleuses et travailleurs au Canada.
Le partenariat de l’Institute for Work and Health sur l’IA et la qualité du travail
L’Institute for Work and Health (IWH) se situe à l’intersection du marché du travail, de la santé et de l’épidémiologie. En plaçant la santé au cœur de l’analyse du travail, l’organisme inscrit d’emblée les expériences vécues et le bien-être des travailleuses et travailleurs au centre de la recherche sur le marché du travail. À une époque où le travail évolue de façon constante et en profondeur, l’incidence mesurable de ces transformations sur la santé et le bien-être des travailleuses et travailleurs constitue, à juste titre, une forme d’IMT aussi essentielle que des indicateurs plus traditionnels, comme le revenu et le statut d’emploi.
C’est dans cette perspective que l’IWH, avec l’appui d’organisations multidisciplinaires pancanadiennes et internationales, dont le CIMT, a obtenu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada afin de mieux comprendre les effets de l’IA sur la qualité de vie des travailleuses et travailleurs au Canada. Ce projet, intitulé Partnership on AI and Quality of Work (PAIQ), est financé sur sept ans.
Pourquoi ce travail est-il nécessaire, et pourquoi maintenant? Comme le résume l’IWH :
« […] notre compréhension des effets de l’IA sur les conditions de travail et l’expérience des travailleuses et travailleurs demeure limitée, qu’il s’agisse d’effets positifs ou négatifs. Nous disposons aussi de peu d’information sur les groupes de travailleuses et travailleurs qui pourraient être les plus avantagés ou les plus désavantagés par l’IA. »
Cette initiative met en évidence une lacune manifeste et lourde de conséquences dans l’IMT, à laquelle il faut remédier. Du point de vue du CIMT, ce qui la rend particulièrement porteuse, c’est qu’en plus de clarifier les effets de l’IA sur la santé des travailleuses et travailleurs ainsi que sur les politiques publiques, elle mènera, directement et indirectement, à la production et à l’exploration créative d’IMT sur cette question. Cette IMT est essentielle pour concevoir, de manière efficace et équitable, des politiques et des stratégies qui soutiennent les travailleuses et travailleurs au Canada, alors que le monde du travail s’adapte à l’automatisation et à l’IA.
Ce projet de recherche s’articule autour de quelques objectifs clés.
Objectifs de l’étude
- Suivre et synthétiser les données probantes sur les effets de l’avancement, de l’adoption et de l’utilisation de l’IA sur la qualité de l’emploi ainsi que sur la santé, la sécurité et le bien-être des travailleuses et travailleurs.
- Estimer le degré d’exposition des travailleuses et travailleurs au Canada à l’IA, puis déterminer le lien entre cette exposition, la qualité de l’emploi et la santé, la sécurité et le bien-être au travail.
- Observer directement les effets de l’IA sur les travailleuses et travailleurs, notamment en ce qui concerne l’exécution des tâches, la perception du travail et le bien-être.
- Cerner et expliquer le rôle des caractéristiques individuelles et contextuelles du travail dans les avantages ou les désavantages liés à l’IA.
Comment le CIMT se projette vers l’avenir
Plus tôt, j’ai décrit l’incidence de l’IA sur le marché du travail comme étant « multidirectionnelle ». Autrement dit, il n’existe pratiquement aucun angle d’analyse à partir duquel on puisse observer le marché du travail sans constater, directement ou indirectement, les effets de l’IA. Le PAIQ permettra d’éclairer l’un de ces angles. De son côté, l’équipe du CIMT examine aussi les effets de l’IA sur le marché du travail à partir d’autres perspectives. Notre approche repose sur la démonstration, l’élaboration d’orientations pratiques, accessibles et applicables, ainsi que le partage de pratiques exemplaires. Concrètement, à quoi cela correspond-il?
Tout d’abord, nous avons échangé avec des fournisseurs de données du secteur privé qui produisent et diffusent des données tirées des offres d’emploi en ligne (OEL), de plus en plus utilisées partout au Canada. Ce travail offre un regard en coulisses sur la façon dont ces fournisseurs élaborent les données d’OEL, dans le cadre de nos efforts pour renforcer la compréhension et la confiance envers de nouvelles sources d’IMT. L’un des résultats les plus utiles de cette démarche est la mise en lumière de pratiques exemplaires et d’enseignements concrets issus de personnes qui travaillent de près avec l’IA appliquée à la production de données.
Ensuite, notre équipe élabore un guide pratique et accessible sur l’ensemble des outils regroupés sous l’appellation « IA », afin d’aider la population canadienne à mieux les comprendre et à les utiliser plus efficacement. Cet outil est nécessaire à mesure que l’IA devient omniprésente dans nos vies, tout en donnant l’impression d’être de moins en moins bien définie et d’échapper de plus en plus à notre contrôle. Le guide contribuera à clarifier le fonctionnement concret de l’IA. Pour que l’IA soit réellement équitable et accessible, il est essentiel que tout le monde puisse la comprendre et l’utiliser de manière optimale, au-delà de la simple requête dans ChatGPT.
Enfin, visionnez la rediffusion du webinaire gratuit organisé par le CIMT, intitulé « De l'autre côté du miroir : comprendre le monde merveilleux de l'IA et de l'IMT », dans lequel nous analysons l'utilisation actuelle de l'IA dans le domaine des informations sur le marché du travail, ses atouts et ses limites, et proposons des conseils pratiques pour interpréter et utiliser correctement les différents types d'informations sur le marché du travail.
En conclusion
Nous intégrons progressivement l’IA et ses effets à nos travaux de plusieurs façons : en expérimentant, par exemple, l’usage de modèles de langage pour structurer l’information qualitative, en suivant l’incidence de l’IA sur l’emploi des jeunes, et en diffusant des pratiques exemplaires issues d’organismes experts comme Statistique Canada.
Nous savons que, pour bien des Canadiennes et Canadiens, les effets de l’IA peuvent sembler abstraits et difficiles à cerner. Nous espérons que ces démarches aideront à les rendre plus concrets et plus accessibles. Les travaux du CIMT, comme ceux de ses partenaires sectoriels, poursuivent un objectif commun : faire en sorte que ces connaissances donnent à la population canadienne les moyens de mieux comprendre ces technologies, de se les réapproprier et de renforcer son autonomie à leur égard. Après tout, ce ne sont que des outils : ils doivent rester à notre service, et non l’inverse.